Avec l’aimable autorisation de Bernard Lugan.

En gage de « normalisation mémorielle », la députée EELV Sabrina Sebaihi demande que la France « restitue » à l’Algérie le canon qui servit aux Turcs à martyriser le Père lazariste Jean Le Vacher. Consul de France et vicaire apostolique, envoyé par Saint Vincent de Paul pour apporter une aide aux esclaves chrétiens détenus à Alger, le 28 juillet 1683, ainsi que seize autres Français, le RP Le Vacher fut en effet massacré d’une manière atroce. Ligoté à la bouche d’un canon, il fut déchiqueté par le tir de ce dernier. En 1830, après la prise d’Alger, ce canon, surnommé la « Consulaire », fut envoyé à Brest où, érigé en colonne monumentale et surmonté d’un coq en bronze, il se trouve actuellement. Les députés de gauche et leurs supplétifs macronistes s’apprêtent à le livrer à l’Algérie. Mais, ce faisant, ils permettent de mettre au grand jour ce que fut la réalité de l’esclavage des chrétiens à Alger.

La Course algéroise débuta avec la période ottomane au commencement du XVI° siècle et elle exerça des ravages considérables aux dépens des navires et des populations chrétiennes vivant sur le littoral méditerranéen.

En plus des attaques de navires marchands, les pirates algérois lançaient de nombreuses razzias à terre afin de capturer des esclaves, dans les régions littorales européennes peu protégées. Ce fut une véritable entreprise de rapt d’hommes, de femmes et d’enfants menée sur une grande échelle. Ainsi en 1544, 7 000 Napolitains furent-ils enlevés ; dix ans plus tard, en 1554, 6 000 habitants de Vieste, dans les Pouilles subirent le même sort, et en 1556, 4 000 Espagnols de la côte andalouse furent à leur tour capturés.

Entre 1629 et 1634, 80 vaisseaux français furent capturés par les pirates d’Alger, dont 52 dans l’Atlantique et 1331 marins vendus. En 1749, le consulat de France recensa à Alger trois mille esclaves espagnols, deux mille autres européens et cent soixante Français. Au XVII° siècle, Marseille perdit 260 navires de divers tonnages et plusieurs milliers de marins et de passagers furent réduits en esclavage.

Ces raids se poursuivirent jusqu’au début du XIX° siècle. Ainsi, Ciro, petit port de Calabre fut-il attaqué et razzié à trois reprises en 1803, deux en 1804 et encore deux en 1805. En 1814, des habitants de l’île de Porquerolles furent enlevés. En 1815 le futur général « Yusuf », de son vrai nom Joseph Vantini, né sur l’île d’Elbe, fut capturé alors qu’il était enfant et qu’il avait embarqué pour rejoindre Florence. Entre les mois de mai et novembre 1815, la région de Brindisi fut attaquée à onze reprises.

Au total ce furent des centaines de razzias qui furent lancées sur le continent, mais également en Sardaigne ou en Sicile et qui permirent d’enlever des dizaines de milliers de captifs. Selon Jacques Heers, au total, au moins un million de chrétiens européens furent enlevés par les pirates barbaresques, tant d’Alger que de Tunis ou de Tripoli.

De retour de campagne, les navires débarquaient prises, cargaisons et captifs. Ces derniers étaient vendus aux enchères publiques après avoir été exposés et mis en vente au baptistan, lieu de vente des esclaves capturés ainsi que de toutes les marchandises de prise.

Le sort de ces captifs était atroce. En 1675, durant son esclavage, le sieur de Rocqueville vit « (…) plus de douze prestres et religieux à la charrette, de même que l’on y met les chevaux (…). En plus de copieuses et rudes bastonnades, on pouvait être mutilé, empalé, épointé (jeté du haut des murailles sur les crocs de fer de la porte Bab Azoun) ou brûlé vif (Plaisse, 1991 :20-21).

Les prisonniers de qualité étaient libérés contre rançon tandis-que les simples marins ou les voyageurs anonymes attendaient parfois des années que les ordres religieux comme celui de Notre-Dame de la Merci aient réuni suffisamment de fonds pour les racheter. En 1787, l’ordre religieux de la Rédemption de Naples, de France et d’Espagne, versa un million de piastres de rançon (1 piastre = 0,50 franc or) au trésor du Dey.

Deux ordres rédempteurs existaient qui étaient destinés au rachat des chrétiens devenus esclaves des musulmans, l’un était français, l’autre espagnol.

L’ordre des Trinitaires fut créé par une Bulle pontificale en date du 17 décembre 1198 à l’initiative de Saint Jean de Matha et de Saint Félix de Valois qui fondèrent à Marseille l’Ordre de la Trinité de la Rédemption pour le Soulagement, le Rachat et l’Echange des captifs chrétiens.

En 1218 à Barcelone, Pierre Nolasque, un riche commerçant et Dominique Raymond de Penyafon, son confesseur, appuyés par le roi Jacques 1° d’Aragon, fondèrent quant à euxl’Ordre de Notre-Dame de la Merci, d’où le nom de Mercédaires donné à ses membres.

Plus tard, au XVII° siècle, Monsieur Vincent, Saint Vincent de Paul (1581-1660), qui, en 1605, avait été esclave à Tunis fonda l’Œuvre des Esclaves ainsi que les Missions de Barbarie.

Les dévastations provoquées par la course algéroise menaçant la survie même du commerce méditerranéen, de nombreuses expéditions européennes furent lancées contre la base des pirates algérois.

Entre 1681 et 1688 la marine française bombarda ainsi Alger à plusieurs reprises, notamment en 1682-1683 avec l’expédition de l’amiral Duquesne. Ce fut à cette occasion que les Turcs d’Alger martyrisèrent le père Jean Le Vacher, consul de France, en l’attachant au canon Baba Merzoug (« Le Père chanceux »), un énorme canon de bronze de près de 7 mètres de long, pesant 12 tonnes, et qui projetait des boulets de 80 kilogrammes à plusieurs kilomètres. Ce canon avait été fondu à Constantinople pour servir lors des campagnes du sultan Sélim 1° qui régna de 1512 à 1520.

Aujourd’hui, érigé en colonne monumentale surmonté d’un coq en bronze, ce canon se trouve dans le port de Brest et c’est lui que la députée EELV Sabrina Sebaihi demande que la France « restitue » à l’Algérie…

Pour en savoir plus

-Cadi Montebourg, L-O., (2006) Alger, une cité turque au temps de l’esclavage. A travers le journal d’Alger du père Ximénez (1718-1720).Montpellier.

-Cocard, H., (2007) L’ordre de la Merci en France (1574-1792). Un Ordre voué à la libération des captifs. Paris

-Dan, P, RP., (1649) Histoire de Barbarie et de ses corsaires. Paris

-Devoulx, A., (1869) « La marine de la Régence d’Alger ». Revue Africaine. Treizième année, n° 77, septembre 1869. Alger.

-Le Goualher, J., (2022) « La Consulaire, du grand canon de la régence turque d’Alger au monument de Brest », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 2022/4, n° 130, pp. 27-59.

-Lugan, B.,(2023) Esclavage, l’histoire à l’endroit ». bernard-lugan.com

-Lugan,B., (2025) Histoire des Algéries des origines à nos jours.Paris.

-Mérouche, L., ( 2002 et 2007) Recherches sur l’Algérie à l’époque ottomane. T.I (2002) et T.II (2007). Paris.

-Plaisse, A., (1991) Le Rouge de Malte Paris.

-Pommarède, G., (2005) « La France et les Barbaresques. Police des mers et relations internationales ». Revue d’histoire maritime,4 (2005).

-Turbet-Delof.G., (1967) « Saint-Vincent de Paul et la Barbarie (1657-1658 ». Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée. 1967,3, pp. 154-165.

-Zeltner, J-C (1992) Tripoli. Carrefour de l’Europe et des pays du Tchad (1599-1795).