Quelle ville, quel village de France ne possède pas son Monument aux Morts. Lieu de mémoire, où viennent se recueillir aux dates anniversaires, les témoins d'évènements tragiques vécus pendant les guerres. Commémorations, hommages rendus à ceux qui ont tout donné pour la liberté : combattants, prisonniers, déportés, fusillés...
La communauté des Français d'Algérie exilée en 1962 dans les conditions inhumaines et catastrophiques que l'on sait, a dû abandonner également ses lieux de mémoire sur son sol natal. La première urgence fut à la survie, à la réinsertion et à la réunion des familles souvent éparpillées sur le territoire national.
Mais dans un deuxième temps le devoir de mémoire ne fut pas oublié. Comment aurait-il pu l'être de la part de cette communauté présente sur le front des deux guerres mondiales. Mobilisée dans des proportions considérables, engagée dans les combats les plus durs, que ce soit en 14-18 sur les champs de bataille de Verdun, puis en 39-45, tout au long de la campagne d'Italie, au Garigliano ou encore à Monte Cassino, l'Armée d'Afrique ne fut pas avare de son sang...
Il fallait aux rapatriés un lieu du souvenir afin qu'ils puissent rendre hommage à leurs morts. Certains hommes, parfois Pieds-Noirs de cœur, toujours honorables et dévoués l'ont compris et ont répondu à cette attente, voici de quelle façon.
Dés les années 50, une forte pénurie de logement se fait sentir en France. Un peu partout, d'ambitieux programmes immobiliers voient le jour. C'est l'époque ou le béton est roi. Des immeubles immenses en forme de barres et de blocs, font leur apparition dans les quartiers de banlieue. On sait ce qu'ils deviendront par la suite mais pour l'heure, il faut loger les Français.
Lyon n'échappe pas à la règle, ainsi Le plateau de La Duchère fait l'objet d'un gigantesque projet immobilier, le chantier est surnommé : "chantier de la barre des mille logements"...
Alors que les travaux ne sont pas encore terminés, l'année 1962 arrive et avec elle, la fin de l'Algérie Française et le rapatriement dramatique de plus d'un million de Français d'Algérie. Contrairement aux idées reçues, le complexe immobilier de la Duchère ne fut donc pas construit à l'intention des Pieds-Noirs. Toutefois, Louis Pradel, Maire de Lyon en 1962, ne reste pas insensible à ces déracinés venus d'Afrique du Nord, à tel point qu'ils se voient attribuer pratiquement la moitié des logements de La Duchère. Ils constituent ainsi l'une des plus grandes concentrations de Pieds-Noirs en France.
Par ailleurs, Édouard Herriot, précédent Maire de Lyon, avait projeté un jumelage entre les villes de Lyon et d'Oran dés 1956. Il avait en effet, des liens sentimentaux avec l'Algérie et plus précisément avec Oran où ses parents étaient enterrés. Ce projet devait aboutir en 1968.
Les coïncidences de l'Histoire sont parfois surprenantes. Ainsi, en 1966, Louis Pradel acquit la conviction qu'un lieu de mémoire évocateur du souvenir de l'Algérie Française devait être érigé dans le quartier de La Duchère afin d'honorer cette communauté nouvellement arrivée. Tout naturellement, le choix se porte sur le Monument aux Morts d'Oran. Plusieurs conseillers municipaux et collaborateurs proches du Maire se mobilisent. On citera entre autres : M. Gilbert Prud'homme, M. Émile Azoulay, M. Bonnardel, M. Carraz et notamment M. Napoléon Bullukian qui financera généreusement toute l'opération.
En décembre 1967, les négociations avec les autorités algériennes aboutissent. La partie supérieure du Monument est alors découpée de son socle haut de huit mètres et la sculpture quitte Oran le 11 décembre 1967 pour Marseille.
L'inauguration a lieu à la Duchère le 13 juillet 1968, en présence de M. Pradel et de nombreux rapatriés. On retiendra les paroles de M. Fenech, Président de la Fédération Nationale des Rapatriés :
"Il rappelle notre terre d'Oranie et le combat de deux générations de ses fils pour que vive la France. Il sera le lieu de recueillement où les rapatriés, qui ont perdu leur tombe, pourront évoquer la mémoire de leurs morts."
Le 9 novembre 1968, une autre cérémonie des plus émouvantes a lieu. Cette fois, le général Jouhaud ainsi que le Bachaga Boualem sont présents.
Le général Jouhaud déclare :
"En retrouvant aujourd'hui, ici, ce Monument aux Morts, je ne peux m'empêcher de penser à cette inoubliable journée de janvier 1962 au cours de laquelle la population oranaise avec, à sa tête, mon ami Robert Cerdan, rendit un hommage - le dernier- particulièrement émouvant à ses morts. Une cérémonie où Musulmans et Européens, fraternellement unis, animés par la même foi, vinrent en délégation de quartier, de commune et de profession, fleurir et se recueillir."
Après son arrivée à Lyon, différentes plaques commémoratives sont venues compléter le Monument : Hommage à "l'Armée d'Afrique", au "Rhin et Danube", aux "formations supplétives et assimilées pour leurs sacrifices". Et puis cette inscription en lettres d'or :
"En souvenir de leur terre natale, la ville de Lyon à ses enfants d'Afrique du nord quelle a accueillis".
Des cérémonies se déroulent chaque année, le 8 mai et le 11 novembre, plus récemment, le 25 septembre "Journée Nationale d'Hommage aux Harkis".
Avec les années, le Monument s'est fondu dans le décor, il semble toujours avoir été là, dans ce quartier jadis habité par de nombreux rapatriés. Les soldats de pierre veillent, impassibles, le regard fixé vers le lointain. Au delà des cérémonies et des drapeaux, au delà des hommages rendus, qu'ont-ils vu ces yeux de pierre du haut de leur stèle oranaise ? Que jamais ne leur vienne le pouvoir de nous le dire et de nous raconter ce que fut cette journée du 5 juillet 62 à Oran...
Luc Demarchi.
Tous nos plus vifs remerciements à M. Émile Azoulay pour l'aide qu'il nous a fournie dans la reconstitution de cet historique.
Sources :
Le Monument, tel qu'il se présente aujourd'hui dans le quartier de La Duchère à Lyon
Le Monument lors de son démontage à Oran
Les courriers échangés à propos du démontage
La stèle du Monument à Oran en 2009