de Françoise Mesquida

A travers les yeux insouciants et rieurs d'une petite algéroise de douze ans, ce récit autobiographique a le mérite d'évoquer avec beaucoup de vérité, la vie d'une famille heureuse brutalement fracassée par l'horreur du drame de la rue d'Isly, le 26 mars 1962.. Vision naïve des petits faits quotidiens, détails de la rue bien observés par les yeux vifs d'une enfant entourée d'affection dans une famille modeste, tout cela restitue avec simplicité, l'animation de la Ville Blanche malgré la guerre en toile de fond.. Même les concerts de casseroles enchantent les enfants de la maison, tous les bruits de guerre auxquels on s'habitue, sans penser au risque immédiat. Puis l'atmosphère s'assombrit. Chez les parents, les phases de découragement succèdent aux moments d'espoir jusqu'à cette journée de mars où tout bascule dans l'horreur avec la mort de la maman. Le récit de cet épisode dramatique est rendu avec fidélité. La douleur poignante du père et de ses enfants suscite chez tous ceux qui vécurent ces moments, de près ou de loin, une émotion intense. Rien de mièvre dans ce récit clair et simple. Ces évocations où chacun peut se retrouver donnent à partager une douleur avec un sentiment d'injustice devant un drame toujours pas reconnu et la morsure d'une plaie pas encore refermée.
Madame Jeanine-Anne MESQUIDA née GAUTRIEAU figure dans la liste officielle des victimes de la fusillade du 26 mars 1962, rue d'Isly à Alger.
Marie-Jeanne Groud
L'Harmattan 178 pages 15,25 euros
Françoise Mesquida quitte définitivement son pays après la tragédie du 26 mars 1962 à Alger durant laquelle l'armée française à ouvert le feu sur des manifestants français sans armes. Tragédie encore ignorée par la France, à ce jour.
Elle écrit des contes et nouvelles et signe ici son premier récit autobiographique.
Ce lundi 26 mars aurait pu être un lundi comme les autres. Mieux encore : à cause des bombes, des enlèvements, des massacres, de cette guerre en somme ou de la grève - je ne sais plus - l'école était fermée. La veille au soir, je ne m'étais pas couchée avec le cafard provoqué par la perspective d'une longue et horrible semaine d'école à attaquer, dès le lendemain. La guerre m'offrait un sursis. Je l'en remerciais presque. Elle détournait l'attention paternelle de ma scolarité. Oui, je me croyais en vacances et presque libre, quasi enfermée dans notre appartement, dans ce pays en guerre…
…Ce matin-là, en place de courrier, il y avait un tract dans la boite aux lettres. Signé de l'OAS, il demandait à tous les pieds-noirs de venir, sans armes, sans cris, drapeaux en tête, porter soutien aux habitants de Bab-el-Oued qui, privés d'eau et de vivres, étaient prisonniers des forces de l'ordre…
…Des bruits couraient sur ce tract pressenti comme un piège des parties adverses… Papa et maman hésitaient. Quand l'un disait oui, l'autre disait non. …Mes sœurs et moi espérions secrètement qu'ils y aillent. Un peu moins de tension, à cause de cette guerre, un peu plus d'espace et de liberté en leur absence. Enfin, ils tombèrent d'accord. Je les regardais se préparer tout en craignant qu'ils ne se ravisent. Toujours possible avec les parents ! J'observais mine de rien, pour ne pas trahir ce désir coupable de les voir partir. Papa venait de prendre la meilleure décision possible, pour moi. J'échappais de justesse à la dictée d'un texte rempli de pièges et dans lesquels, à coup sûr, je serais tombée. Il aurait enchaîné sur un problème de trains, d'horaires et de rencontre à me faire dérailler. Et pour m'achever, il aurait dérivé sur l'histoire du robinet qui goutte jusqu'à débordement, à cause de mon inattention. Elle, maman, partait avec lui. C'était ensemble ou rien. Alors, sans aucune alternative... !
Je l'observais se préparer. Déjà coiffée, habillée tout de blanc, elle était allée dépendre un vêtement accroché sur le fil à linge du balcon. Elle prit son sac noir, il mit sa veste, et ils sortirent. Je ne sais plus s'ils nous ont dit au revoir en partant…