
Simone Gautier née Ramos
Conseillère d'orientation-psychologue
Directrice CIO Education Nationale
Cannes ce jour 26 mars 2004
Plus de quarante ans ont passé et il faut que je me souvienne puisque je me lève, je parle, je marche, puisque, enfin, je suis sortie de ma tombe de silence.
Nous habitions à El Biar. Ce jour-là je me suis réveillée avec de l'angoisse. " Les événements " étaient éprouvants. Cela n'allait pas bien du tout. En accord avec mon mari je décidai de rester à la maison et de garder les enfants avec moi. Mon mari avertirait que je n'irai pas travailler. A midi, il est rentré pour le déjeuner. Il avait l'air soucieux, comme triste aussi. Les enfants le sollicitaient beaucoup. Il m'a seulement dit qu'il avait vu un spectacle affreux. Il me semble me souvenir qu'il était passé par le haut, par les Tagarins. Il avait vu un soldat ou un gendarme, je ne sais plus, tirer sur une colonne de boites de lait destinée aux enfants de Bab el Oued enfermés dans leur enfer, un ghetto, dont le prétexte était de chercher l'OAS, qui avait filé depuis longtemps. Il m'a dit aussi que l'OAS avait distribué des tracts à Alger, appelant à une manifestation pour lever le sac de Bâb el Oued .
Et puis il est reparti pour se rendre chez IBM, boulevard Saint Saens, où il travaillait et il a peut-être, décidé de se rendre auparavant à la manifestation en faveur des gens de Bâb el Oued. Cela, je ne le saurai jamais. On a retrouvé sa voiture sur les quais. Il a dû , peut-être aussi, vouloir faire le tour ou être obligé de faire le tour, par le boulevard Baudin en raison des cordons de soldats et il a marché vers le " plateau des Glières " et il s'est trouvé pris dans la nasse, dans le sac, dans ce guet-apens... de la Grande Poste... un vrai traquenard... Un choix symbolique et stratégique pour une tuerie...! pour massacrer ces pauvres combattants sans armes qui n'avaient que leur solidarité à offrir et des drapeaux pour l'honneur... Le plateau des Glières où se trouvait le Monument aux morts de ceux tombés pour la France pendant les deux grandes guerres... Mon grand-père avait déjà donné sa vie pour la France à Verdun en 1915. Il est resté la-haut dans la nécropole nationale de Chattancourt sous sa petite croix blanche...
J'ai passé l'après-midi avec les enfants et je n'ai pas écouté la radio. Et puis, le soir est venu avec le couvre-feu. Philippe ne rentrait pas. J'ai téléphoné à mon père lui disant que Philippe n'était toujours pas là, " s'était-il passé quelque chose " ? Mon père a poussé un cri, je crois, me disant qu'il allait le chercher " il devait être pris dans les différents couvre- feux " ? Je ne sais pas comment j'ai fini de m'occuper des enfants, comment j'ai passé cette nuit ? Je ne sais pas. Je n'en ai pas de souvenirs. Mais j'avais froid et je suis allée chercher sa veste qui sentait l'Amsterdamer, pour y dormir dedans.
Au matin, les enfants déjeunaient et mon père est passé devant la fenêtre de la cuisine... alors j'ai compris... Il me semble que je tombe... les enfants crient... et puis je ne me souviens plus... sauf que j'entre dans l'hôpital Mustapha et là une autre moi se met à hurler que j'entendais de loin et qui m'assourdissait pourtant. La douleur naissait au creux du ventre, montait en s'irradiant, arrivait dans ma poitrine comme une brûlure intolérable et le hurlement s'échappait tout seul de ma gorge avec mon souffle. J'ai couru m'enfermer dans le service du docteur Sutter, chez qui j'avais fait un stage. Je ne me souviens plus combien de temps je suis restée là à hurler.
Et puis on est venu me chercher pour m'amener dans une grande salle où des corps tous nus étaient allongés, en vrac, par terre. Il fallait passer par-dessus, c'était un spectacle effroyable, tous ces corps mutilés entortillés de bandages au milieu desquels je le cherchais. Philippe était habillé et il était allongé sur une table. Il avait un gros pansement sur le côté de la tête. Il n'était pas défiguré, il était lui. Je me suis jetée sur lui alors que tout s'en allait de moi.
Je me suis mise à mourir. J'ai dû passer l'après-midi avec lui, le serrant dans mes bras, l'embrassant. Et puis on m'a arrachée à lui. Et puis je ne sais plus... les jours suivants... les défaillances de ma mémoire me protègent sans doute, encore aujourd'hui, des gouffres de l'horreur et de la douleur, de ces trous noirs et béants où il n'est plus rien. Je suis retournée, au plateau des Glières, place de la Grande Poste, avec Martine, ma fille. Je l'entendais qui disait " maman a du chagrin, il faut la laisser ", tandis que j'embrassais chaque pavé où avait dû couler son sang.
Philippe, cité à l'ordre de la Brigade et à l'ordre du Régiment, pendant son service militaire, pour avoir à chaque fois ramené ses hommes, s'était fait tuer d'une balle dans la tête, à terre, de façon délibérée, par l'armée française, comme on achève les chevaux ou plutôt un chien enragé. Achevé à bout portant, il a vu la mort arriver. De quel côté se trouvaient donc les bêtes sauvages ? Philippe, cité de façon élogieuse par cette même armée qui parlait d'honneur, de courage, de valeur... Je n'ai pas besoin de consulter les archives pour reconnaître dans cette sauvagerie et cette haine une volonté délibérée, calculée, préméditée... La violence de cette cruauté sur lui, cette mort humiliante infligée à un homme courageux et généreux, lui si généreux, cette violence s'est emparée de moi. Je crois qu'on peut mourir de chagrin, devenir fou, ne pas revenir...
J'ai entassé tout ce qu'il y avait dans l'appartement, je voulais y mettre le feu, mais je n'ai fait que tout casser. J'ai maudit la France pour sept générations, j'ai supplié Dieu qu'il existe afin qu'il refuse à tous ces gouvernants tout espoir de rédemption, j'ai prié de toutes mes forces pour que ces donneurs d'ordre périssent par le feu, le fer et le sang, que ces faiseurs de destins trahis au nom de la loi, que ces faiseurs de belles paroles, crachats plein de pus, croupissent en enfer à jamais. J'ai invoqué la malédiction définitive sur ma patrie, l'Algérie, et sur ce pays, la France, que j'avais tant aimé à l'école. J'ai supplié que toutes les souffrances, des corps et des âmes soient à jamais réservés à ceux-là : les entendre gémir, supplier, hurler de terreur, courir de terreur…et mourir dans le caniveau... Je serai là, pour les venger...
Et puis je me suis arrêtée de hurler.
J'ai dit au revoir à mon néflier où perchée j'aimais tant lire Victor Hugo et Stendhal, où j'aimais tant réciter Leconte de Lisle et Phèdre, où j'ai révisé tout Descartes pour le bac.. J'ai emmené les enfants au pays de leur père dont il était si fier. J'ai fait la valise. Pour mes enfants et moi, ce n'était pas la valise ou le cercueil, c'était pour nous, la valise -et- le cercueil...
Nous n'avons pas trouvé les Français, nous avons trouvé des gens qui ne nous aimaient pas.
Mes enfants eux étaient Français.
Nous l'avons ramené dans son pays. Je ne sais plus comment je me suis retrouvée en Bretagne chez ses parents tout de suite après le 26 mars : tout était interdit à Alger. Nous avons attendu son cercueil pendant cinq horribles jours, ce cercueil qui sillonnait la France depuis on ne savait quel port d'arrivée. Je crois me souvenir que mon père avait tout acheté au marché noir. Il avait embarqué son cercueil à la sauvette, dans la nuit, dans le couvre feu, sur le premier bateau, en partance pour la France, qui l'avait accepté, cercueil que la loi nous interdisait d'honorer. Il a été inhumé le deux avril 1962, dans le petit cimetière d'Arzon, dont fait partie Port Navalo. C'est sur " la tombe du petit mousse " qui surplombe toute l'entrée du golfe du Morbihan que nous avions échangé nos premiers serments si romantiques de ne jamais nous quitter et de mourir ensemble.
Je me suis enfermée dans 42 ans de silence. Je n'ai plus jamais parlé. A personne. J'ai trouvé refuge auprès de ceux qui étaient dans la peine. Aujourd'hui je peux témoigner de quelques souvenirs. Mes enfants ont grandi dans la douleur de la disparition incompréhensible, indicible de leur père.
Si aujourd'hui le temps n'est plus des malédictions et des désirs de vengeance, si l'héritage que je laisse à mes enfants est un héritage de douleur, ils sauront le transformer, le reprendre à leur compte et accomplir leur destin où ils le voudront et en être les maîtres. La fille de notre fille, notre petite-fille, celle qui va avoir 21 ans, déjà, m'a rassurée : " je viens de cette histoire, je l'aime, j'en suis fière et j'en prendrai soin "
Le temps des historiens est venu et leur travail de vérité et de mémoire m'est consolateur. D'autres se sont battus, d'autres se battent encore. Mais, pour moi, aujourd'hui, c'est toujours le temps des accusations, je " les " accuse, car ils sont toujours là, d'assassinat, de meurtre prémédité sur ces pauvres gens et sur la personne de mon mari.
Hélas, aujourd'hui encore, le deuil de la tuerie du 26 mars 1962 est interdit : profanation de leur mémoire, sacrilège porté à leur humanité ….Ils n'en finissent plus de mourir pour la deuxième fois...
Comment cela se dit en français, en bon français : la mère qui tue son fils ?
Philippe Henri Jean Antoine GAUTIER
Ingénieur IBM
Enseigne de vaisseau de première classe de réserve
Ancien officier du commando de marine Trépel
Croix de la valeur militaire avec étoile de bronze
Croix de la valeur militaire avec étoile de vermeil
Ancien lieutenant au long cours de la Marine Marchande
Décédé le 26 mars 1962 au plateau des Glières à Alger à l'âge de 28 ans
Jeune professeur à Bel-Abbès, j'étais venue, le lycée étant fermé, passer quelques jours chez mes parents à Alger. Nous habitions 4 Rue Lacépide (les escaliers qui rejoignaient l'avenue Pasteur au Gouvernement général).
Le 26 mars, en début d'après-midi, alors que les Algérois affluaient vers la Grande Poste et l'embouchure de la Rue d'Isly, nous entendons notre voisine du dessus - mariée à un député franco-musulman d'Alger - monter tous les étages à pied, frappant aux portes et criant: " Attention, ne sortez pas, ils vont tirer; ne sortez pas, ils vont tirer! ". Nous nous précipitons, ma mère et moi au balcon: face à nous, sur la terrasse de l'immeuble qui fait angle entre la rue d'Isly et l'avenue Pasteur, un homme, en tenue de combat, à plat ventre derrière un fusil mitrailleur pointé vers la rue d'Isly, la prenant en enfilade. Au même moment, tirs d'armes automatiques, cris, hurlements et je vois nettement la bande de balles qui se déroule et les douilles tomber à terre. Ma mère m'agrippe; nous nous réfugions dans le couloir. Au bout de quelques minutes (?), un silence... Nous tentons de ressortir, on nous tire dessus ! D'où ? puisque la terrasse en face est désormais vide. Nous reculons, essayons de prier.
Une demi-heure, trois quarts d'heure plus tard, mon père, qui a appris ce qui se passait juste en bas de chez nous et pensant que j'étais parmi les manifestants, abandonne son lieu de travail (le " Bar des 4'z'arts ", rue Michelet) et tente de me retrouver au milieu des morts et blessés. Il cherche, en vain heureusement, ma veste rouge et monte nous rejoindre. Nous nous embrassons sans pouvoir parler, puis il me prend par la main : " Viens, me dit-il, il faut que tu vois pour pouvoir le raconter plus tard ". Des flaques de sang, des éclaboussures de chair sur les vitrines, des vêtements, des chaussures, des sacs, des drapeaux français, un petit soulier d'enfant dans une mare de sang devant la pharmacie du Soleil, et cette odeur... cette odeur chaude et acre du sang que les Algérois ne connaissent que trop. Jamais, depuis, je n'avais pu parler de cette horreur. Aujourd'hui, je vous l'écris pour réaliser enfin le vœu de mon père : témoigner.
Colette Jametti-Julien
Ce lundi 26 mars aurait pu être un lundi comme les autres. Ce matin-là, dans la boîte à lettres, on trouva un tract. Il demandait à tous les Pieds-Noirs de venir, sans armes, drapeaux en tête, porter soutien aux habitants de Bab-el-Oued qui, privés d'eau et de vivres, étaient prisonniers d'une armée française plus que menaçante; un blocus dont Bab-el-Oued était victime depuis plusieurs jours.
Nos parents hésitaient. Quand l'un disait oui, l'autre disait non. Ils étaient submergés, tantôt par le doute, tantôt par le devoir d'apporter un soutien aux compatriotes en danger. Et puis. Papa prit la décision. Il irait à la manifestation. Maman décida d'en faire autant. C'était ensemble ou rien ! J'observais maman se préparer. Déjà habillée, coiffée, elle attrapa son sac noir, papa mit sa veste et ils sortirent. Je ne sais plus s'ils nous ont dit au revoir. Au bout d'une demi-heure, le bruit d'hélicoptères survolant Alger nous angoissa; nous sortîmes sur le balcon pour suivre des yeux le vol de ces oiseaux de guerre. Dans le lointain, on entendait le bruit des fusils mitrailleurs. Il y avait du monde accoudé aux balcons. Soudain, je vis papa entouré d'une foule et soutenu par deux hommes. Ils allaient franchir l'entrée. Je criai: " Papa est blessé ! Papa est blessé ! ".
Mes sœurs arrivèrent aussitôt. Dans l'escalier, on entendait les pleurs douloureux de papa et les voix des gens qui tentaient de le consoler. Et puis on le vit, complètement effondré, sanglotant comme un enfant avec cette foule tout autour de lui. Tout le monde entra dans la cuisine. On assit papa sur une chaise. Les gens pleuraient et nous aussi maintenant. " Papa, tu es blessé ? ". Papa ne répondait pas. Ses sanglots, ses hurlements de douleur, lui bloquaient la parole. " Et maman ? Où est maman ? ", demanda-t-on soudain. Personne ne répondit et papa redoubla de sanglots. " Ils vous l'ont tuée, a dit papa. Ils ont tué votre mère".
Je me suis bouchée les oreilles, trop tard. Le pire venait d'entrer en coup de poignard. Nous avons hurlé, hurlé d'effroi et de douleur. Comme des bêtes... Papa nous a prises toutes les quatre dans ses bras. Nous nous serrions les uns aux autres, unis par le malheur, suffoquant la même douleur. Tous les cinq. Sans elle. Amputés d'elle à jamais. Pendant douze minutes, l'armée française arrosa de ses balles des civils français sans armes, sans défense.
Mon pauvre oncle secoué de sanglots nous raconta: lui aussi s'était joint au cortège en route pour Bab-el-Oued. Il marchait à côté de papa et maman au moment où la fusillade avait éclaté dans leur dos. Comme certains, ils s'étaient instinctivement jetés à terre. Ceux qui tentèrent de s'échapper, tombèrent sous les rafales des mitraillettes. Pendant douze minutes, l'armée française arrosa de ses balles des civils français sans armes, sans défense.
Maman reçut, en pleine poitrine, une balle qui lui traversa le cœur et les entrailles, avant de sortir par la cuisse. Morte sur le coup, paraît-il. Je l'espère.
Allongé tout contre maman sur la chaussée, il avait senti, son dernier sursaut de vie. " Janine ! Vous êtes touchée ? ", lui avait-il demandé à mi-voix et sans bouger pour ne pas attirer l'attention des mitrailleurs qui tiraient sur tous ceux qui bougeaient. Papa nous dit qu'il avait vu les militaires s'acharner sur des blessés; des militaires musulmans portant l'uniforme français.
Pour nous, c'était fini. Nous n'avions plus qu'un désir: fuir ce pays où, douze ans plus tôt, tu m'avais donné la vie aux portes de Bab -el-Oued, maman, juste là où tu perdis la tienne ce lundi 26 mars 1962. Toi, maman, qui était née en Charente-Maritime, et qui était venue en Algérie pour suivre celui qui allait devenir ton mari, notre papa. Ce père qui avait participé à la libération de la Mère Patrie, qui était resté, suite à ses blessures, grand mutilé de guerre. Il avait été décoré Chevalier de la Légion d'Honneur, médaillé militaire, cité à l'ordre de l'année le 19 avril 1945 par celui qui nous obligeait aujourd'hui à fuir: le général De Gaulle.
Toi, l'épouse de cet officier français, toi la métropolitaine, tu venais de perdre la vie par des balles françaises, pour l'amour de cette terre.
Françoise Mesquida
Je m'étais rendue, accompagnée de mes sœurs, à la manifestation du 26 mars. Peu après avoir quitté notre appartement, nous avions rencontré lin premier barrage, puis d'autres, mais rien n'était fait pour nous inciter à rebrousser chemin.
Nous arrivâmes sans encombre devant l'entrée de la rue d'Isly. Là, un cordon de militaires nous barra soudain le chemin et je regardais s'éloigner les gens qui nous précédaient quelques secondes auparavant. Nous nous retrouvions donc au premier rang et attendions que le barrage s'ouvre. Des minutes se sont écoulées sans qu'il ne se passe rien et puis, soudain, une rafale venant de ma droite a claqué.
Nous avons couru pour nous mettre à l'abri, les tirs continuaient, ma sœur aînée se jeta sur la chaussée, j'en fis autant, je ne voyais plus mon autre sœur. Le temps me parut interminable, j'étais affolée. Il y a eut un arrêt, j'entendis " halte au feu ", puis cela recommença. C'est alors que je ressentis une brûlure et Je compris que j'étais blessée. Les balles sifflaient au-dessus de ma tête, je ne bougeais plus, me cachais le visage dans le manteau de ma sœur, pour ne pas voir la mort.
Le feu cessa enfin. Tout d'abord, personne ne bougea. Il y eut le silence. Un monsieur blessé, s'agrippant au mur du Crédit Foncier, essayait de se remettre sur ses jambes. Les militaires ne tirèrent pas. Cela me donna du courage pour me relever. Voulant porter secours à ma sœur, je la soulevai. A cause de ma propre blessure, et parce qu'elle n'avait hélas ! plus aucune réaction, elle me paraissait terriblement lourde. Je parvins à la mettre sur les genoux. Sa tête retomba en arrière. Les yeux de Renée étaient de couleur noisette. À ce moment, sans doute le ciel s'y reflétait-il, je les vis grand ouverts et très bleus.
Ce dernier regard m'impressionna plus que tout. Éperdue, je cherchais ma sœur Monique; elle était plus loin, gravement blessée, elle ne pouvait plus marcher. Des hommes arrivèrent, la prirent dans leurs bras et l'emmenèrent. Au fond de l'impasse de la Poste, il y avait un dépôt fermé par un rideau de fer. Le rideau se souleva et ils hissèrent Monique à l'intérieur. Je suivis. Au loin, on entendait des explosions.
Nous étions allongées sur des sacs postaux, il y avait plusieurs blessés et aucun infirmier aucun médecin. Un pompier blessé était là. Enfin, un camion bâché se gara et nous fûmes tous emmenés à l'hôpital. Là, c'était affreux, il y avait des blessés partout. Nous étions installés sur des lits de camp. Mes parents arrivèrent. Mon père trouva le corps de Renée à la morgue dans la soirée. Elle avait reçu deux balles dans la nuque alors que nous étions toutes les deux à terre. Il n'eut pas la force d'annoncer à ma mère tout de suite la terrible réalité et attendit le lendemain. Maman était restée toute la nuit à genoux devant une statue de la Vierge...
Il ne se passe guère de jour sans que j'y pense. Cette journée marquée au fer rouge dans ma poitrine ne pourra jamais s'effacer.
Quelquefois, souvent même, je repense également à ces militaires, mais eux s'en souviennent-ils ? Se souviennent-ils de ce jour horrible où ils ont détruit des vies. Ont-ils une pensée pour les victimes du 26 mars ?
Annie-France Garnier-Ferrandis